Le moteur à eau n'existe pas !

Denis CHEYNET, mars 2005

Le prix du pétrole s’envole de nouveau et, à part quelques baisses ponctuelles, la tendance générale est à la hausse. La demande augmente, l’offre n’arrive plus à suivre. Que ce soit demain selon les estimations les plus pessimistes ou dans vingt ans selon les plus optimistes, le consensus actuel prévoit une explosion du court du baril à une échéance extrêmement courte sur l’échelle de l’humanité.

En France, les deux tiers de ce précieux liquide, qui a mis des millions d’années à se former, est consommé par les transports dont 90% pour le mode routier. Les constructeurs automobiles ont donc orienté leurs recherches pour nous proposer de nouveaux moteurs « hybrides » ou « non polluants ». Pourtant, en y regardant de plus près, il ne semble pas que le problème de la source première d’énergie soit résolu.

Je suis interloqué de voir le nombre de personnes, même parmi la population scientifique et ceux qui ont suivi une formation technique, qui évoquent le moteur à eau comme une solution alternative au moteur à explosion. Le moteur à eau n’existe pas ! Ce que beaucoup nomment comme tel et qui a fait son chemin dans l’imaginaire collectif est un fantasme. Croire que l’on peut mettre de l’eau dans un réservoir et, sans apport d’énergie extérieure, faire avancer un véhicule est totalement absurde. Cette croyance provient de l’amalgame qui a été fait et entretenu, par faute d’information, avec le moteur à hydrogène.

Le principe de ce dernier est simple. En associant 2 molécules d’hydrogène à une molécule d’oxygène, on obtient une explosion qui produit de l’énergie et permet d’actionner un piston : 2 H2 + O2 => 2 H2O. La relation inverse, qui consiste à séparer oxygène et hydrogène à partir des molécules d’eau, nécessite un apport d’énergie (2 H2O => 2 H2 + O2). Selon les lois de la physique, si la réaction a => b fournit de l’énergie, alors b => a nécessite un apport d’énergie au moins équivalent à celui produit par la réaction inverse. Le moteur à eau ne peut pas exister sans que nous ayons inventé le mouvement perpétuel.

Si le moteur à eau est théoriquement impossible à réaliser, le moteur à hydrogène pourrait être envisagé comme une alternative sérieuse au moteur à essence. Pourtant, cela serait oublier une partie importante des données. D’où tirer l’hydrogène nécessaire à son fonctionnement ? La méthode la plus fiable actuellement pour produire de l’hydrogène consiste à utiliser l’électrolyse pour décomposer l’eau. Cette méthode, nous venons de le voir, demandera toujours plus d’énergie que celle qui sera restituée par le moteur. Le bilan énergétique sera toujours négatif.

Le moteur à hydrogène ne permettant pas de produire plus d’énergie qu’il en consomme, il convient donc de se pencher sur la source primaire d’énergie qui permet de réaliser l’électrolyse. Si nous voulions faire rouler l’ensemble du parc automobile français à l’hydrogène, combien de nouvelles centrales nucléaires faudrait-il construire ? Choisir entre la pollution atmosphérique, l’épuisement des ressources fossiles et la gestion de déchets nucléaires, dont la durée de vie dépasse notre imaginaire, revient à choisir entre la peste et le choléra. Les énergies renouvelables ne pourraient pas répondre à une telle demande énergétique. Le bilan des biocarburants est lui aussi très incertain. En prenant en compte les engrais, les pesticides et l’essence directement consommée par les machines agricoles, il n’est même pas certain qu’un litre de carburant de colza n’ait pas consommé plus d’un litre de pétrole. De plus, la surface agricole n’est pas extensible à l’infinie et doit être réservée en priorité pour les besoins alimentaires. Le moteur électrique pose exactement les mêmes problèmes que le moteur à hydrogène. La batterie, pouvant être assimilé au réservoir d’hydrogène, ne fait que transporter et restituer l’énergie produite à partir d’une autre source.

Il n’existe pas actuellement de source d’énergie renouvelable assez importante pour faire du moteur à hydrogène un moteur « propre », pas plus qu’il n’existe de voiture propre. L’aspect énergétique n’est qu’une facette de ce mode de transport individuel. L’automobile est consommatrice d’espace, défigure les paysages et rompt le lien social. Elle est facteur d’exclusion envers les enfants, les personnes âgées et ceux qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. Le bruit généré, dont souffrent beaucoup de citadins, ne dépend pas que du bruit du moteur, mais aussi de celui des frottements de l’air et des pneus sur le bitume. L’automobile reste un outil de violences notamment envers les plus faibles, piétons et cyclistes. Elle tue chaque année plus d’un million de personnes dans le monde.

Dans ce contexte, l’automobile apparaît comme irrationnelle. Elle ne peut pas être généralisée à l’échelle de l’humanité sans conséquences dramatiques sur notre environnement et nos modes de vies. S’il est impossible de savoir si nous trouverons un jour une source d’énergie non polluante et en grande quantité, il est possible de nous organiser autour d’autres modes de déplacement. En attenant une hypothétique découverte, il est de notre devoir d’appliquer le principe de précaution et de nous baser sur les techniques actuellement maîtrisées pour prévoir l’avenir. Nous sommes suffisamment civilisés et intelligents pour utiliser les transports en commun, le train, le vélo, la marche à pied, le tramway comme alternatives sérieuses et efficaces à l’automobile. Quarante personnes dans un bus consomment moins d’énergie que quarante personnes réparties dans trente-trois voitures (moyenne de la région parisienne). Il n’y a pas de besoin d’équation mathématique pour affirmer cela, mais juste de choisir entre une vision cohérente et responsable de l’avenir et un choix passionnel et non réfléchi.