Boucan guerrier

Denis CHEYNET, mars 2003

Les médias font un tel boucan à propos de la guerre en préparation que nous sommes devenus sourds. En nous fixant sur la grandeur de l'Europe qui sait dire non à l'Amérique, en ne parlant plus que du débat du pour ou contre, de la portée des missiles et des rapports des inspecteurs, nous ne sommes plus en mesure d'entendre cette petite voix qui nous dit : « Oui, mais pourquoi faisons-nous cette guerre ? ». La guerre en Irak est la suite logique de notre civilisation occidentale qui impose le colonialisme économique sur toute la planète. Nous préparons cette guerre car elle nécessaire à la politique énergétique de laquelle dépend notre niveau de vie. Notre économie étant basée majoritairement sur l'accès à l'énergie, donc au pétrole, la seule alternative que nous ayons pour préserver notre cher PIB est de nous donner tous les moyens (y compris la mise en place de dictatures et l'esclavage économique) pour accéder à ces précieuses ressources. Dans le contexte de la guerre en Irak, cela peut se traduire, pour les Etats-Unis, par une guerre qui leur permettrait de prendre possession de réserves pétrolières. Pour l'Europe, cela peut se traduire par une opposition farouche à une guerre qui compromettrait les intérêts de TotalElfFina.

La situation est bien pratique. En diabolisant les Etats-Unis, nous cherchons à oublier que nous sommes dans l'exacte même logique que ce pays. Nous les pointons du doigt pour mieux oublier que nous ne sommes que des américains miniatures. « J'ai eu 3/20 au contrôle de math. Mais je ne suis pas le dernier. John a eu 2 » pourrait devenir « Nous devrions diviser par 4 nos rejets de CO². Mais nous ne sommes pas les derniers. Les Etats-Unis doivent diviser les leurs par 10 ». Rejeter la faute sur pire que soi est une technique éprouvée qui permet aux Russes de faire oublier la guerre de Tchéchénie, aux Israéliens d'occuper des territoires sans aucun respect pour les résolutions de l'ONU et aux Tibétains de se faire massacrer sans bruit. L'antiaméricanisme dans lequel nous sombrons est malsain. En opposition à la pression économique intolérable qu'imposent les Etats-Unis à la terre et ses habitants, nous proposons la même pression économique, toujours aussi intolérable, mais contrôlée par l'Europe. Je veux bien être anti-américain, mais uniquement si je suis anti-européen et anti-français en même temps.

Manifester contre la guerre ne sert à rien si notre mode vie quotidien continue à clamer le contraire : « Nous voulons de l'essence pour nos automobiles, nous ne voulons pas réduire notre niveau de vie, nous voulons continuer à consommer toujours plus dans une économie en croissance perpétuelle ». S'acheter une bonne conscience en manifestant contre la guerre et continuer à rouler en automobile est une démarche incohérente et dangereuse puisqu'elle permet de faire perdurer nos exactions tout en ayant l'impression d'avoir une démarche citoyenne. Le peuple américain revendique d'agir au nom du bien et de combattre le terrorisme et le mal. Nous sommes au moins aussi aveugles en croyant défendre une noble cause, la paix, tout en continuant à piller la terre, voler des ressources naturelles et imposer nos intérêts à travers le monde.

Si nous voulons sortir de cette logique guerrière, nous devons mettre l'accent sur les actions locales, les petites choses, que l'on croit pourtant insignifiantes, qui font que l'on s'attaque à la cause plutôt qu'au symptômes de la guerre. Militer contre la construction d'un parking, défendre les transports en commun, manifester contre l'invasion de l'automobile dans nos villes et nos vies est autrement plus efficace que de manifester contre une guerre que l'on ne souhaite pas individuellement, mais qui est le résultat d'un choix de vie collectif. S'inscrire dans une démarche de non-puissance a beaucoup plus de sens que d'opposer à la domination américaine une nouvelle forme de puissance qui est celle de l'Europe. Le boucan guerrier actuel ne doit pas faire oublier que si nous voulons agir contre la guerre, le premier geste à faire est d'abandonner son automobile et de la troquer contre un vélo.